Le Ruisseau noir


LE RUISSEAU NOIR 

JOACHIM BANDAU

16.12.23 - 17.02.24
Dossier de presse

     Carré blanc fixé à un corps blanc. Cette représentation hybridant le corps et l’art (Beinprothesen-Sarg, 1972) est l’une des toutes premières sculptures de Joachim Bandau. Elle est étendue au milieu de l’espace de la galerie, comme échouée après avoir été emportée par un torrent d’eau noire : celle des Schwarze Aquarelle qui l’entourent et dont l’artiste allemand tente de maîtriser le flux depuis le début des années 1980.     

     Le titre, Le Ruisseau noir, fait référence au tableau tardif de Gustave Courbet. Ce grand format de 1865, collection du musée d’Orsay, nous plonge dans une gorge étroite assombrie par une végétation luxuriante, près d’Ornans, où coule lentement le ruisseau de la Brème. Ce site, appelé le Puits-Noir, est un haut-lieu de la géographie intime de Courbet. Et même si, dans ce ravin encaissé, sorte de « jungle » inviolée, on ne retrouve aucune présence humaine ou animale, les souches d’arbre, les rochers, semblent prendre l’allure de corps échoués. Cette nature mystérieuse est le refuge physique et mental d’un promeneur solitaire. Courbet partage avec Bandau cet attrait pour les espaces sombres et fermés, propices à un repli sur soi. L’artiste allemand, qui échappe de peu à plusieurs bombardements pendant la guerre, s’intéresse aux formes de l’enfermement, que ce soit dans ses premières sculptures ou plus tard dans ses Bunkers, lieux à la fois de rétractation et de déploiement.

     L’exposition présente trois sculptures historiques de Joachim Bandau. De 1967 à 1974, il réalise des structures mêlant polyester, caoutchouc, aux formes sinueuses et biomorphiques, évoquant des équipements médicaux ou des machines organiques, confrontant les avancés scientifiques avec les atrocités noires de la seconde guerre mondiale. Ces ''monstres'' ou ''non-beauties'' sont chargés d’une vision violente du corps aliéné, à la fois protégé et contraint par les technologies modernes. Avec ces sculptures, parfois mobiles, qui investissent autant les sols que les murs, s’affirme l’un des principaux thèmes de Bandau, à savoir la tension entre enfermement et déploiement. 

     Le mouvement se manifeste également dans la composition de Courbet : la rivière traverse le paysage, elle crève la toile. C’est l’eau en mouvement qui sillonne l’exposition de Joachim Bandau. On la perçoit dans les volutes de Verdeckter Arm (1971), dans la surface brillante de Flossenrelief (1974), mais surtout dans la vibration des aquarelles noires : les Black Watercolors, que Joachim Bandau entame il y a 50 ans, sont des superpositions de couches d’aquarelle gris clair déposées manuellement à l’aide de pinceaux plats japonais pour atteindre des noirs profonds. Comme dans la peinture de Courbet, le noir devient l’absorption infaillible de la lumière[1].

     « Le regardeur décode l’œuvre à l’envers », nous livre l’artiste, évoquant la composition de ces peintures à partir d’une multitude de peintures individuelles (parfois plus d’une quarantaine de couches), ainsi que leur rendu fragile et liquide. « Chaque nouvelle surface est une réponse à la précédente, disposée selon un arrangement intuitif dans une séquence temporelle. Je passe parfois des mois, des années sur une œuvre. » On peut également y voir des films photographiques accidentellement décalés, aux contours brouillés par des mouvements soudains et erratiques. Ou bien des éclats de verre étalés comme des cartes en éventail. C’est une durée enregistrée sur le papier comme les débuts du cinéma et la chronophotographie.

     En regardant de près, les Black Watercolors ne sont pas parfaitement rectilignes, mais présentent des coins courbés et des lignes tracées à la main qui serpentent subtilement. La superposition des couches d’aquarelle est de l’ordre de la sculpture, comme une masse en train de s’ériger. Des formes apparaissent, l’espace se divise selon le point de vue du spectateur. Dans leur autonomie radicale, ces feuilles aussi concentrées que méditatives, et qui représentent sans doute l’œuvre la plus personnelle de Bandau, permettent dans leur transparente et liquide apesanteur, de poser un regard ouvert sur l’espoir du sculpteur de dompter une forme.

À l’instar de ses sculptures, les Black Watercolors répandent des impressions simultanées de contraction et d’extension, dont la nature à la fois psychologique et existentielle exprime des positions de repli et d’ouverture au monde.



[1]
 Joachim Bandau réalise depuis 1983 ces aquarelles ‘’noires’’. Entre 2005 et 2006, il s’éloigne de l’austérité du noir pour produire des aquarelles jaunes : là où le noir correspond à l’absorption progressive de la lumière, le jaune renvoie à l’excès de lumière.







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