Figure


FIGURE

LAURENT GOLDRING

  06.02.2020 - 14.03.2020
Dossier de presse
L’exposition Figure de Laurent Goldring présente un ensemble de photographies et vidéos, autour du visage. Des séries, de dates et formats différents, font le lien entre son travail d’atelier et ses films en extérieur. Ici, les visages filmés dans la ville répondent aux visages déconstruits qui font écho à la série des corps de l’exposition Mouvement premier, corps insensés à la Galerie Maubert (février 2017).

Laurent Goldring œuvre à la limite entre signes et images. Il montre comment les signes sont agencés, en les filmant au moment de leur mise en scène. Il ne s’agit pas de montrer un envers des signes qui en «dirait la vérité» mais de montrer comment la mise en signe échoue à ne pas se contredire.

Un signe (par exemple, un panneau du code de la route) est obligatoirement compréhensible, et la contemplation s’arrête à cette compréhension immédiate (ici un ordre). Le signe incite à une action et le critère n’est pas l’appréciation esthétique mais la matérialisation de l’action. Il doit pouvoir se décliner sur n’importe quel support sans perdre de sa lisibilité, se reconnaître même altéré, déformé, délavé, abîmé, presque détruit. Les émotions, la peur, l’excitation, l’empathie, le désir, le dégoût ou la haine sont aussi les effets des signes – et c’est encore une autre histoire.

Le corps et le visage humains sont saturés de signes. Sans doute la beauté elle-même, consensuelle parce qu’elle soude le social autour d’apparences à imiter et à répéter. Cette fonction de la beauté est particulièrement flagrante dans le processus de sexuation et de séduction. Devenir ho(fe)mme consiste à se saisir de signes pour inlassablement fabriquer son appartenance à un genre. Les corps insensés de Goldring ont pour objet de désintriquer le regard de cette saturation. Ici il s’agit du travail rigoureusement inverse qu’il fait en parallèlle, où l’on voit comment les signes s’incrustent dans la chair.

L’art peut se voir comme un pilier de cette redondance, y ajoutant un glacis définitif qui accentue les significations légitimes et élimine ce qui pourrait les contredire. Les œuvres d’art servent ainsi de modèle à la mise en conformité du visible.

L’invention de la photographie est un moment charnière qui redistribue le partage entre les signes et ce qui les perturbe. Elle conserve la trace de ce qui aurait dû être éliminé, et à ce titre elle est censée montrer une vérité objective et irréfutable. Elle est à l’origine d’un traumatisme narcissique collectif largement ignoré… En 1850, chacun se presse chez le photographe : une demi-heure de pose immobile à grimacer face au soleil avec la croyance chevillée dans cette vérité révélée par l’appareil. Même aujourd’hui, au temps de la prolifération, on sait le goût amer que laisse une détestable photographie de soi.

A l’époque, la norme est de se faire faire Un unique daguerréotype. Le tout petit nombre de portraits retrouvés atteste de l’ampleur des destructions : le XIXème est terrorisé à l’idée de laisser des images aussi ignobles de ses grands homm(e)s et supplie Nadar de brûler ses portraits. Le résultat est sans doute un désaveu général du visage. Gertrud Stein raconte comment les portraitistes espagnols feignent de photographier les conscrits et qu’on retrouve les mêmes portraits tirés ad libitum dans des centaines d’albums de famille. Aujourd’hui le nombre de pixels pour représenter le visage continue à diminuer tous les jours et on s’échange joyeusement des glitches aussi informes et touchants qu’un scanner de fœtus.

Mais la photographie sert également de modèle à imiter, triant entre ce qui a droit à l’image et ce qu’il faut éliminer. Ce n’est pas une métaphore : Richer, dont les photographies illustrent son manuel de dessin de nu pour les beaux-arts, publié en 1890 et réédité pendant tout le XXème siècle, est aussi un des fondateur de la première société eugéniste, référence centrale des politiques de la race et de la lutte contre la dégénérescence qui suivront.

Il est donc normal que, dès cette même époque, des artistes empruntent le chemin inverse, et commencent à montrer, sous les signes, ce qui ne s’y conforme pas. Le visage, de ce point de vue, est un objet privilégié. Le visage risque alors de se reconstituer par la soumission à la photogénie, cas particulier et exemple typique de ce que Gunther Anders appelle « la honte des humains de ne pas être des objets techniques ». L’engouement imposé pour le selfie et la chirurgie esthétique en sont les symptômes actuels les plus visibles.

La démarche de Laurent Goldring est d’inverser la logique de la prise de vue pour déconstruire les images qui paradoxalement préexistent à ce qu’elles représentent. Ce qui lui permet ainsi de filmer, en même temps, le résultat normalisé et le surtravail de mise aux normes : l’apparence et la fabrique de l’apparence.

Certains visages ont déjà fait l’objet de performances, sous le titre de Figures, à la Fondation Cartier, au Centre Pompidou, au Festival Montpellier Danse, et au CRAC à Sète.
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