PLAN, PATRON, PATRONNAGE


NICOLAS DAUBANES

30.05.2026 - 01.08.2026

Dossier de presse

La Galerie Maubert présente Plan, patron, patronnage, une exposition personnelle de Nicolas Daubanes, du 30 mai au 1er août 2026. Réunissant un ensemble de dessins à la limaille de fer, ainsi que des photogrammes et installations inédits, cette exposition s’inscrit dans le prolongement de plusieurs résidences (Villa Médicis, Maison Salvan, 10 hauts lieux de la mémoire nationale...) et d’expositions d’envergure, notamment au Panthéon et au Musée de l’Armée, qui ont nourri la pratique de l’artiste au cours des deux dernières années. 



JB : On cite ici trois étapes successives du travail en couture : la conception d’un « plan », d’un guide, sur le papier ; la découpe de ce guide à échelle 1 :1, d’un « patron », qui prépare le passage du papier au tissu ; et enfin le « patronage », qui consiste à découper le tissu en suivant les contours du patron – sans les suivre exactement. Il faut couper un peu plus largement autour de leurs lignes, pour donner un peu de latitude aux gestes à venir de la couture qui redéfiniront plus étroitement les bords du vêtement.


ND : Ce qui est intéressant, c’est que la succession de ces étapes marque à chaque fois un écart d’interprétation qui est de plus en plus fort. La dernière, l’action du patronage, c’est adapter l’ordre qui t’est donné. Ça veut dire qu’entre le patron et l’ouvrier, c’est celui qui touche la matière qui a le mot de la fin. [1] 


Des résidus de découpe, c’est la matière première des œuvres de Nicolas Daubanes. D’abord la poudre d’acier, récoltée au sol des usines dont il ponctue chacun de ses déplacements. Puis le grain d’acier incandescent, résultant de son propre geste de meulage ; et pour les photogrammes, la lumière issue de ce geste en surplus. 

Le résidu de découpe, c’est la matérialisation de cette marge laissée au geste de l’ouvrier dans le façonnage d’un objet. Une marge des plus étroites – à peine quelques limailles, de l’ordre d’une poussière. Mais gare à cette sorte de poussière si elle atteint votre œil.


C’est de cette sorte de marge que sont faits les images et les récits que l’on parcourt ici.

A commencer par un cyprès (Cypress Hill, 2026), s’élevant comme une flèche tendue vers le ciel. Pour le réaliser, l’artiste déploie tout le potentiel plastique de la poudre d’acier aimantée en faisant glisser la matière sur son support. Ce qu’il nous donne à voir, c’est la trajectoire d’un amas de poudre qui s’amenuise en direction du ciel, rejouant la façon dont les cyprès poussent sur les tombes pour accompagner les âmes de ceux qui se sont vu refuser l’accès au cimetière.

Nicolas Daubanes produit ainsi des scènes qui se placent entre deux mondes. Souvent aux confins du réel et du rêve, parfois même avec fantasmagorie. Mais toujours pour rappeler les frontières bien établies à l’intérieur de nos sociétés. La mutinerie de Fontevraud emprunte ainsi aux codes de l’imaginaire et aux traits de Goya (Le sommeil de la raison engendre des monstres) pour nous faire éprouver la horde de fantasmes et de cauchemars suspendue au seuil de la salle du prétoire où l’on exerçait la discipline carcérale du temps de la prison à l’Abbaye Royale de Fontevraud. Cette scène, comme tant d’autres présentées ici, semble suspendue. Non seulement par l’apparence vibratoire des grains qui constituent le dessin ; mais encore parce qu’elle se place au bord de l’effondrement et du jaillissement : elle nous maintient à chaque instant au seuil de l’évènement.


Si les sujets d’histoire que l’artiste investit nous donnent l’impression de parler depuis un entre-deux mondes, c’est fort probablement parce qu’il les aborde à la façon d’un événement. C’est-à-dire : quelque chose arrive. Mais l’on n’a pas encore de nom pour le dire. Parfois par manque de temps, ou bien par volonté. Comme on tait le plus souvent le sabordage de la flotte française à Toulon, le 27 novembre 1942, opéré par le régime de Vichy pour que la flotte ne tombe pas aux mains de son ennemi – tantôt Résistant, tantôt nazi, en fonction des récits. L’indistinction frappe sous la forme d’un ciel malmené, agité par les traits d’un feu sans cendre : un feu de poudre et d’acier. La technique photographique employée par l’artiste brise les lignes d’horizon et de flottaison autour des navires. Leur image surgit sous un ciel en fusion qui assiège tout, jusqu’au génie de la navigation. On assiste au temps suspendu de l’éblouissement et de la confusion. 

Lorsqu’on choisit de traverser ainsi les faits dans ce moment d’indistinction du nom, ils sont le lieu de toutes les prédictions. Il en va ainsi des œuvres en béton chargé de sucre, qui rappellent les pratiques de l’ex-voto et de l’aruspice. En leur cœur, un cristal de sucre teinté de rouge présage en même temps le butin et la plaie, sans révéler qui du vainqueur, qui du vaincu. De là où l’on se tient, tout peut encore arriver. Plus loin, La chute de la colonne Marc-Aurèle rejoue la chute de la colonne Vendôme opérée par les Communards en la déplaçant, comme une possibilité qu’on ne peut jamais exclure entièrement. Chaque pièce ouvre ainsi un espace pour l’espoir et le risque d’un bouleversement, le désastre d’une chute ou l’horizon d’une victoire. En d’autres termes, l’espace d’une marge laissée aux gestes de l’œuvre et de l’Histoire.


De l’Antiquité aux plus récents conflits, Nicolas Daubanes se saisit des fragments de l’Histoire avant qu’elle n’ait pu être qualifiée, comme pour faire émerger la possibilité d’une autre issue – en posant son regard du côté de ceux qui sont à l’œuvre, pas ceux qui font les plans. Ainsi, l’artiste reproduit à échelle 1 un authentique pion en bois utilisé par Napoléon pour développer sa stratégie, mais il en opère une transmutation précieuse en céramique dentaire, rappelant la nature des corps envoyés au combat par un simple déplacement du pion sur un plan. C’est encore Napoléon qui échange le palais Mancini contre la Villa Médicis pour en faire le siège de l’Académie de France à Rome. Nicolas Daubanes nous donne à scruter de l’intérieur le corps de ce bâtiment où se sont sédimentées les années, les pouvoirs et les arts, sous la forme d’un escalier dont la forme hélicoïdale évoque une colonne vertébrale, ou une molécule d’ADN.

Au-delà d’une quête dans les marges de l’Histoire, l’artiste s’est attelé durant son année de pensionnat à la Villa Médicis à la recherche d’interstices dans cette institution et dans ses multiples représentations. Comment y trouver quelque chose qui n’a pas déjà été regardé, pas déjà été raconté ? Comment y déceler un mystère, même de l’ordre d’une poussière ?

Dans cette quête, il fallait se tourner vers ce qui a été occulté entre ces murs. Au premier chef le regard de Galilée, et la fenêtre par laquelle il observait chaque soir l’étendue d’une vérité éclatante mais inaudible du temps de son procès à Rome, en 1633. Et c’est ainsi que le ciel en mouvement au-dessus de Rome perce au cœur de tout le bâtiment, jusque dans les loggias peintes par Vélasquez en son temps – avec un mystère en surplus : une nouvelle lumière, issue des résidus et des poussières.


Juliette Belleret

Auteure et Commissaire d’exposition





[1] Fragment d’entretien issu du texte « Des états de corps partagés » dans Le passage au dessin : reprise, transfert, mise au point (dir. Anne Favier)