PERPÉTUEL
NICOLAS MULLER
11.04.2026 - 23.05.2026
La Galerie Maubert présente Perpétuel, la seconde exposition personnelle de Nicolas Muller en galerie, du 11 avril au 23 mai 2026. Cette exposition continue d’explorer les liens entre formes libres et gestes contraints, mais l’inscrit cette fois dans l’univers carcéral avec, sous-jacente, la figure du surveillant de prison, une figure ambiguë, lien entre l’intérieur et l’extérieur, au carrefour de l’enfermement et de la liberté.
Pour réaliser ses dessins, Nicolas Muller suit des protocoles précis. Les œuvres de la série Erased sont ainsi réalisées en deux temps. Il recouvre d’abord de lignes verticales l’intégralité de la surface d’un très grand papier accroché au mur de l’atelier. À l’aide d’une règle d’architecte, il se déplace, ligne après ligne, vers la droite. Puis il procède à un effacement à l’aveugle qui prend fin quand la gomme est réduite à presque rien (pour certains dessins, il conserve les pelures de gomme, qui finissent piégées entre le papier et la vitre du cadre). La série des dessins sur papier A4 qu’il produit au quotidien suit un autre principe. L’artiste trace, selon l’humeur ou l’envie, quelques marques, points, lignes à main levée sur la surface du papier. Puis dessine une trame qui vient se heurter à ces petites déviations, et dont la forme finale résulte en quelque sorte de ces gestes inauguraux improvisés, avec les traces desquelles il faut bien conjuguer pour remplir la feuille. Dans la verticalité, ou l’horizontalité, le remplissage ou l’effacement, la précision ou l’exubérance, les variations permises autour de ces deux principes et à partir de cette gamme de gestes sont infinies. Et on ne peut que constater la diversité des formes qui se donne à voir à travers l’exposition, grand paysage abstrait sur le thème de ce que l’artiste désigne comme « la rencontre entre la norme et l’aléa ». Elle organise une circulation qui nous emmène de micro-événements visuels vers de grands formats, qui avec leur teinte douce et végétale, rappelleraient presque certaines compositions florales de Simon Hantaï.
Pourtant on se fourvoiera si l’on regarde exclusivement cette exposition à partir d’une grille de lecture issue de l’abstraction processuelle, ou empruntée aux protocoles stricts de l’art conceptuel. Car c’est peut-être d’abord dans les profondeurs de la vie de l’artiste que s’ancre sa pratique du dessin. Nicolas Muller, dont le père était surveillant de prison, a en effet vécu durant son enfance et son adolescence dans des environnements pénitentiaires. Il en a arpenté les espaces extérieurs, il s’est confronté quotidiennement à leurs murs d’enceinte, mesurant l’écart entre le dedans et le dehors, trouvant parfois dans le jardin du logement de fonction qui accueillait sa famille les paquets catapultés depuis l’extérieur à destination des détenus à l’intérieur. Son éducation visuelle et spatiale a été nourrie, en somme, par cet environnement. Loin d’être anecdotique, cette donnée biographique transforme ainsi radicalement, une fois qu’on en a pris connaissance, la lecture qu’on peut avoir de ses formes comme des protocoles auxquels il obéit.
Bien entendu, elle donne au titre de l’exposition une autre saveur, en nous faisant glisser d’une méditation sur le destin de l’artiste au travail, pris dans la répétition sisyphéenne de ses gestes, à la perpétuité d’un enfermement qui n’a plus rien de métaphorique. Alors on comprend que les lignes verticales composent d’autres murs d’enceinte, tandis que les principes de la contention, du respect de la norme, ou à l’inverse de la déviation appellent une lecture foucaldienne de ces abstractions, celle d’une réflexion sur l’alliance de contrôle et de surveillance qui caractérise, pour le philosophe, le fonctionnement des institutions. Ce lien très fort au monde pénitentiaire reconfigure également la valeur symbolique des outils utilisés par l’artiste : la gomme, l’effaceur, l’eau de Javel qu’il utilise pour déteindre le papier et obtenir la teinte « vert marécage » de certains dessins nous renvoient plus largement à une méditation sur l’environnement matériel des institutions publiques françaises, des cantines à l’odeur de chlore, des salles de classe surchargées, des cours d’école bétonnées (dont on retrouve, littéralement, la trace dans les discrètes sculptures en bronze posées au sol, réalisées dans le cadre d’une commande publique dans un établissement scolaire).
Nicolas Muller cite volontiers Annie Ernaux. La référence a du sens, beaucoup de sens, même: on trouve dans leurs œuvres un semblable refus du lyrisme, une simplicité formelle à la limite du dépouillement, et bien sûr, une conscience similaire des rapports de domination. Mais contrairement à l’autrice qui cultive à sa propre histoire un rapport décomplexé et transparent, l’artiste a fait jusqu’ici le choix de se tenir à distance pudique de son propre parcours. Et de déléguer aux formes abstraites tout le pouvoir.
Jill Gasparina
Curatrice et critique d’art